Rémunération Du Graphiste

Il est frit, il n’a pas tout compris. S’il est une question qui fait toujours dégouliner les encriers, c’est bien celle de la rémunération du graphiste freelance. Et pour cause, pas facile de se faire payer à sa juste valeur sans passer pour un dément. Le pire, c’est que le chancre des indépendants n’estourbit pas que nous. La plupart des métiers créatifs et de la communication sont malheureusement concernés. Demandez un peu à un rédacteur web ce qu’il en pense…

Généralement, il faut s’être pris les pieds dans le tapis une fois ou deux avant d’oser dire stop à certaines lubies. Alors à vous les débutants qui méconnaissez encore les rouages de la profession. À vous les freelance plus chevronnés qui ne savez pas vous vendre ou ne maniez pas l’art de la négociation. Vous en avez ras la casquette de vous faire traiter comme un invité qui aurait taché la moquette ? Comment faire face aux mauvaises habitudes concernant la rémunération d’un free ?

Le lance-pierres, un outil simple et intuitif pour payer son graphiste

« Quoi ? Plus de 300€ pour un logo ?! Nan, nan, moi je veux juste un truc joli avec mon nom. C’est pas compliqué, ça vaut pas plus de 100€ ! ».

Attends, ce qu’on fait, c’est juste du dessin et du coloriage, c’est bien connu. Donc faut pas pousser mémé dans les orties, ça vaut pas trois lingots d’or ! En tenant ce genre de propos, c’est ni plus ni moins ce que sous-entend la personne. Sauf que dans les faits, créer un univers singulier, un design esthétique, un ensemble ergonomique n’est pas si simple qu’il y paraît. Il faut certes savoir harmoniser les couleurs, les typos, les formes. Mais il faut surtout penser le tout dans le cadre de la stratégie et des objectifs prédéfinis par les clients. Les décisions créatives ne sont pas prises en fonction du sens du vent. On pourra toujours créer un petit renard multicolore style origami, il sera certainement mignon et tout et tout. Pas sûr toutefois qu’il corresponde aux besoins d’une entreprise de pompes funèbres…

L’astuce : mettre son interlocuteur face à ses contradictions. Si c’est si facile, pourquoi faire appel à un professionnel ?

« C’est bien trop cher pour ce que c’est ! Mon petit neveu touche sa bille sur Photoshop, je suis sûr qu’il pourrait me le faire pour 50€ ».

Ah, le coup du petit neveu… Argument massue. Sauf que bizarrement, tonton, c’est à la porte du graphiste indé qu’il a toqué. La personne qui vous dit ça n’y croit pas elle-même une seule seconde, soyez-en certain ! Le professionnel freelance cherche à gagner sa vie, pas à avoir de l’argent de poche. Les deux réalités financières de l’un et de l’autre ne sont en rien comparables, on ne va pas épiloguer là-dessus. Quant à la qualité du travail réalisé, il suffit de mettre la personne face à ses fantaisies. Elle sait pertinemment que l’économie faite de prime abord sera finalement perdue si le résultat n’est pas à la hauteur. Et entre un gamin qui bidouille et un professionnel averti, a priori…

L’astuce : lui rappeler qu’il ne fait pas un choix très stratégique, en l’invitant subtilement à vous rappeler s’il n’est pas satisfait du travail de son petit neveu.

« C’est bien trop cher, je connais un autre professionnel prêt à faire la même chose pour 3 fois moins ».

C’est la variante fourbe du petit neveu, celle qui fera frémir les plus craintifs d’entre nous. Face à un gosse, on peut encore valoriser ses compétences et son expérience assez facilement. Mais face à un pair, c’est remise en question assurée et palpitant qui s’emballe. Stop. On reprend ses esprits.

La personne qui dit ça essaie simplement de faire baisser les prix avec un aplomb déconcertant. Force est de constater que parfois, plus c’est gros, plus ça passe. Sauf que ce client ne s’est probablement pas tourné vers vous par hasard. Peut-être est-ce grâce au bouche à oreille, peut-être est-ce grâce aux travaux présentés sur un portfolio. Quand un client vous contacte pour vous confier ses projets, il est suffisamment rassuré par le peu qu’il sait de vous. Sa décision finale peut effectivement être d’ordre financier. Mais entre baisser impudiquement sa culotte et proposer un geste commercial, il y a une différence de taille !

On a tous un tarif journalier en deçà duquel il n’est pas viable de travailler. C’est économique. Plutôt que de se brader, mieux vaut alors proposer une remise. À moins que les prix en question ne dépassent réellement l’entendement, un refus en dira long sur les intentions initiales…

L’astuce : la situation inversée. Dans le cas inverse, votre prospect accepterait-il de diminuer aussi fortement ses prix ? Non ?! Alors pourquoi le devriez-vous ?

La rémunération du graphiste au forfait, la porte ouverte à toutes les fenêtres

« On travaille en ce moment sur notre gros évènement annuel. Du coup, on va avoir pas mal de supports de comm à réaliser. Il y aura beaucoup de boulot, le mieux serait donc de te payer au forfait ! ».

Attention, être payé au forfait, c’est la fausse bonne idée par excellence. En substance, cela revient à travailler sur un projet sans pour autant l’encadrer en bonne et due forme. Ce mode de rémunération traduit généralement une mauvaise organisation de la part du client… Le graphiste qui accepte ces conditions en paiera très certainement les pots cassés. Seul un devis peut cadrer les contours d’un projet, puisqu’il en détaille les différentes missions. C’est un document précis, exhaustif, à valeur légale et qui, de fait, protège chaque parti. Avec un devis, si des modifications majeures sont demandées, le tarif final évoluera lui aussi. Cela responsabilise le client sur les décisions qu’il prend.

Admettons que pour cet évènement, il faille, entre autres, réaliser une plaquette corporate. Au forfait, le client pourra en modifier le fond et la forme à loisirs, jusqu’à sa satisfaction pleine et entière. Il avait pourtant bien parlé au départ d’un document un pli. Après réflexion, il préfère un pliage fenêtre trois plis, parce que c’est plus stylé. Peut-être, mais accessoirement c’est aussi plus de boulot. Certaines décisions doivent impérativement être prises en temps et en heure, avant que le graphiste ne commence son travail. Car là, on s’éloigne complètement des traditionnels allers-retours correction de fin de projet. Le pire, c’est que ce choix s’avère aussi casse-gueule pour le prestataire que le client, puisqu’il n’y a aucune limite de part et d’autre. À l’inverse, le prestataire pourrait donc refuser de faire toute nouvelle modification, estimant qu’il a déjà répondu à la demande.

L’astuce : faire comprendre que cadrer les choses le protège lui aussi d’un prestataire peu scrupuleux. Un devis engage les deux partis.

La visibilité, la quintessence du chiffre d’affaires

« On ne peut pas te payer, mais tu auras un projet sympa pour alimenter ton portfolio ! ».

Merci, c’est trop d’honneur. Souvent, la personne qui dit ça sait pertinemment à qui elle s’adresse. Sous couvert de projet top moumoute, elle abuse en réalité de la crédulité d’un jeune qui se lance. Voire d’un pro qui ne sait pas dire non. Que ce soit clair, bosser bénévolement pour une association ou un projet qui tient à cœur, c’est possible. Mais dans ce cas, les projets doivent être choisis et le travail réalisable sur le temps libre.

Pour le reste, un graphiste indépendant doit pouvoir gagner sa vie, comme n’importe qui d’autre. Le client qui dit ça tourne les choses à son avantage. Mais en vérité dans l’histoire, qui rend service à qui ? Qui apporte son expertise et met ses compétences au service de l’autre ? Pour être vu, il suffit de se déguiser en clown maléfique et d’aller dans une maternelle. Ça non plus, ça ne passera pas inaperçu.

L’astuce : mettre en parallèle avec d’autres professions. En plus, on se rend vraiment compte de la cocasserie de la situation ! Imaginez de proposer à un imprimeur (plombier, architecte, boulanger…) de le payer en visibilité !

L’appel d’offre remporté, ou pas de bras, pas de chocolat

« Par contre on ne pourra te payer que si on remporte l’appel d’offre, ok ?! ».

Il arrive que des agences de communication sous-traitent des projets auprès de graphistes freelance. Cela leur permet de faire face à une forte demande, sans refuser de nouveaux clients. Là encore que ce soit clair, si la collaboration est faite dans le respect, c’est une chance de bosser avec une agence. Sans aucune prospection, le free dispose d’une manne de projets, auxquels il n’aurait sûrement pas eu accès seul.

Il en va de même pour pouvoir répondre à de nouveaux appels d’offre. Avec un carnet de commandes rempli, il n’est effectivement pas forcément possible de déployer toutes les ressources nécessaires en interne. Les agences peuvent alors faire intervenir un graphiste indépendant, qui travaillera seul ou en collaboration avec un chef de projet. Sauf que voilà, si l’appel d’offre n’est pas remporté, le graphiste ne sera pas rémunéré. Il lui faudra donc travailler un ou plusieurs jours… Dans le vent. C’est sympa le vent.

L’astuce : le rappel à la réalité. Remporté ou pas, les membres de l’agence toucheront leur salaire à la fin du mois. Pas le free.

L’argument du lancement, pour échapper à la rémunération du graphiste indépendant

« On se lance à peine, on n’a pas assez de trésorerie pour payer de la comm ! ».

En même temps, c’est plus simple. Pourquoi s’emmerder avec la rémunération du graphiste si on peut avoir ce qu’on veut gratuitement ? Dans ce genre de cas, on est quand même au sommet de l’art du foutage de gueule.

Avec de tels propos, la personne place sa réalité financière largement au-dessus de la vôtre. D’ailleurs, vous êtes graphiste, en avez-vous seulement une ? Elle a pleinement conscience que la communication est aujourd’hui un véritable enjeu économique. Elle sait qu’une entreprise qui investit sur son identité visuelle capitalise sur son image de marque. Elle veut s’inscrire dans une stratégie à long terme et souhaite crédibiliser son offre pour se démarquer de ses concurrents. Mais que met-elle en place pour y parvenir ? Rien. Pourtant, inclure un budget communication dans son prévisionnel, à ce stade, c’est le minimum syndical. En gros, il faudrait donner de son temps et de son savoir-faire à des entreprises incapables d’investir sur elles-mêmes !

L’astuce : partir loin.

La rémunération du graphiste à sa juste valeur, on en fait quoi, du jus de bras ?

Fort heureusement, les situations susmentionnées ne reflètent pas l’entière réalité du créatif indépendant. Certes, une poignée d’entreprises s’approchent parfois dangereusement d’une ligne de non-retour. C’est profondément exaspérant mais c’est bien souvent par méconnaissance plutôt que par pur mercantilisme qu’elles agissent ainsi. À nous donc d’être pédagogues et à défaut, de savoir refuser ces offres qu’elles estiment si exceptionnelles. On ne le répétera jamais assez, ce métier nécessite des compétences sérieuses, un sens créatif développé et un minimum de réflexion. Alors oui, on a sûrement tous connu quelques errances. Il convient toutefois de dissocier la souplesse dont il faut parfois faire preuve, d’un manque de lucidité face à une réelle mauvaise foi. En continuant à accepter des projets sous-payés, les mentalités ne risquent clairement pas d’évoluer.

J’en ai maintenant pris mon parti. Je préfère ne pas avoir d’entrée d’argent que de répondre à des projets qui discréditent mon métier. En période de disette, je mets mon énergie dans de la prospection, même si c’est souvent long et chiant. Et puis généralement, ça finit par payer !

Cet article comporte 2 commentaires
  1. C’est sympa le vent … de la révolte !
    Pour la petite histoire, certains pensent que les instits de maternelle sont eux aussi payés pour faire du coloriage… et enfiler des perles !!!! A la différence qu’à la fin du mois, il y a tout de même un salaire… sur lequel on peut tergiverser !
    Très bon article qui remet bien les choses à leur place !

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